Blog / 2026 / Briser les Règles du Monde de l’Art: Faire de l’Art Sur-mesure
3 juin 2026
“Je suis venu dans cet endroit tuberculeux pour éviter les portraits.”
C’est ce qu’écrivait le célèbre portraitiste John Singer Sargent dans une lettre adressée à un ami depuis Palerme, en 1901, réussissant ainsi à insulter à la fois la Sicile et l’art fait sur commande en une seule phrase piquante.
Je suis tombée sur ces mots de Sargent, au tout début de ma carrière, dans un ouvrage de l’historienne de l’art Elizabeth Cayzer intitulé Changing Perceptions. La citation m’a marquée, car elle résumait à la perfection le jugement porté par le monde de l’art.
Les œuvres d’art faites sur-mesure ne sont pas vraiment de l’art.
Sargent savait que c’était ainsi qu’on voyait les portraits qu’il réalisait pour ses clients; il est même possible qu’il partageait ce point de vue. Et cette perception lui inspirait du ressentiment à l’égard de l’art qui avait fait sa renommée: le portrait fait sur commande.
Et il n’est pas le seul. “Faire des œuvres d’art personnalisées ou ne pas en faire?” Telle est la question qui tourmente bon nombre d’artistes plasticiens et qui se pose généralement en ces termes:
- Les revenus tirés des commandes peuvent permettre à un artiste à vivre pleinement de son art même s’il n’est pas déjà fortuné, mais compensent-ils les tracas qu’implique la gestion de clients indécis ou exigeants?
- Laisser des clients dicter l’apparence de certaines œuvres risque-t-il d’altérer ta démarche créative lorsque tu travailles autrement?
- L’argent des commandes ne vient-il pas ternir la pureté de l’ensemble de ton œuvre et remettre en question ton statut d’artiste?
Contrairement à Sargent, rares sont les créateurs contraints de s’isoler dans des lieux qu’ils jugent insalubres pour échapper aux sollicitations incessantes de ceux qui réclament des œuvres personnalisées. La plupart d’entre eux devront toutefois, à un moment ou à un autre de leur parcours, se débattre avec l’épineuse question d’accepter ou non les commandes.
Don
2003
acrylique sur toile
91 x 61 centimètres
C’était en mai 2003, alors que je m’apprêtais à obtenir ma licence en arts plastiques, histoire de l’art, et français. J’avais déjà accepté mes cinq premières commandes de portraits. L’une d’elles provenait d’un ami, et deux autres de membres du personnel du musée d’art de mon université, où j’avais travaillé tout au long de mes études. Quant aux deux dernières, elles m’avaient été passées par d’anciens étudiants qui avaient découvert mes œuvres lors de l’exposition de fin d’année.
La décision d’accepter ces commandes m’a semblé tout à fait naturelle. Je voulais devenir artiste et, ne disposant d’aucune fortune familiale pour subvenir à mes besoins, je devais impérativement commencer à gagner ma vie grâce à mon art, et ce, sans délai. Réaliser des œuvres sur commande s’imposait donc comme la seule option logique.
Le portrait présenté ci-dessus figure parmi ces toutes premières commandes. Il marque le moment précis où j’ai pris conscience que la réalisation d’un portrait créer sur commande ne se résume pas à se laisser dicter le sujet: il s’agit en réalité d’un enchevêtrement complexe de besoins et d’attentes, ceux de l’artiste comme ceux du client.
Jusqu’à la réalisation du portrait de Don, j’avais toujours travaillé à partir de photos que j’avais moi-même prises du sujet, une méthode qui s’avérait toutefois impossible dans le cas présent, Don étant malheureusement décédé. Pour le peindre, j’allais donc devoir travailler pour la toute première fois à partir d’images fournies par les clients, les associés du cabinet d’avocats que Don avait contribué à fonder.
Le mois dernier, cette photo est apparue dans ma boîte de réception, accompagnée du message: “est-ce là ton œuvre?” Un avocat qui était un ami du lycée avait eu la surprise de tomber sur ce tableau en arrivant dans les bureaux d’un confrère pour une déposition. J’ai été plus que ravie de constater que, 23 ans plus tard, cette œuvre est toujours autant appréciée par le cabinet.
Au cours des deux dernières décennies—et encore tout récemment, l’année dernière, alors que je peignais le portrait présenté dans cette vidéo—je suis revenue aux trois questions auxquelles la plupart des artistes doivent faire face à un moment donné de leur carrière.
Juanita
2025
acrylique sur lin
30 x 23 centimètres
1. Les commandes valent-elles tous ces tracas?
Absolument.
Je n’aurais jamais pu devenir artiste à temps plein sans accepter de créer des œuvres personnalisées. Or, le fait de pouvoir me consacrer exclusivement à la peinture est une source d’immense bonheur et de créativité dans ma vie.
Beaucoup de clients sont charmants; d’autres moins. Toutefois, même si traiter avec les clients difficiles soit source de stress, j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait là aussi d’une compétence que l’on peut perfectionner. Il y a 17 ans, j’ai rédigé une chronique de conseils pour des artistes souhaitant réaliser des commandes, et je la considère encore aujourd’hui l’un de mes meilleurs articles sur ce blog.
Serpentcolombe Soulforce
2021
acrylique sur toile sans châssis
41 x 30 centimètres
2. Les œuvres d’art sur-mesure influence-t-il le reste de mon art?
Oui.
Cela peut, bien entendu, s’avérer néfaste, risquant d’engager les artistes sur cette voie redoutée qui consiste à créer de l’art uniquement pour plaire au public. Mais—et l’on n’en parle pas assez souvent—cela peut aussi être bénéfique, comme en témoigne ce serpent volant.
En 2021, Soulforce, une organisation de justice sociale œuvrant pour mettre fin à l’oppression religieuse et politique de personnes LGBTQ, m’a engagée pour faire ce serpent-colombe arc-en-ciel, un symbole religieux queer. J’avais déjà peint des animaux aux couleurs de l’arc-en-ciel auparavant. Toutefois, c’est en 2022 que j’ai créé un tigre aux couleurs du drapeau de la Progress Pride, une œuvre qui a ensuite donné naissance à un canard, puis à un crabe et, finalement, à Bourriquet, parmi bien d’autres créatures. J’aurais peut-être fini par réaliser cette série Pride sans la commande de Soulforce, mais je suis convaincue que leur serpent-colombe m’a permis d’y parvenir bien plus rapidement.
Seulement Ceci et Rien de Plus
2024
acrylique sur bois
23 x 30 centimètres
3. Les autres me jugent-ils?
Bien sûr.
On a beaucoup d’opinions les uns sur les autres. Il y aura toujours quelqu’un pour penser que tu es artiste de moindre valeur en raison d’un choix que tu as fait, souvent lié à l’argent que tu gagnes.
En 2023, j’ai lancé une campagne Kickstarter, et l’un des cadeaux que je proposais était la possibilité de me commander une peinture réalisée à partir de cinq mots choisis par le client. C’est ainsi qu’est né ce chat fait de cosmos, lové dans une boîte en carton, les cinq mots en question étant: “only this and nothing more” (“seulement ceci et rien de plus”). Cette commande fut gratifiante à bien des égards, comme je l’explique dans la vidéo consacrée à sa réalisation.
Je n’ai certes pas le talent de Sargent pour la réplique mordante, mais je dirai ceci:
Tant que je travaille d’une manière qui reste fidèle à mes valeurs, les règles du monde de l’art peuvent bien aller se faire peindre—par quelqu’un d’autre.
Cet article fait partie d’une série en cours consacrée à briser les règles du monde de l’art, notamment en:
- Voulant gagner de l’argent avec son art.
- Peignant des portraits.
- Faisant de l’art sur commande.
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