Blog / 2026 / La Question la Plus Importante pour les Peintres Figuratifs
27 juillet 2026
À voir ce visage célèbre, on ne le dirait pas forcément, mais je soupçonne que la question principale que se posait Léonard de Vinci en peignant ce tableau était:
Jusqu’où dois-je aller vers l’abstraction?
Certes, il ne s’est probablement pas formulé la question en ces termes exacts. Et non pas seulement parce qu’il ne parlait pas le français moderne, mais aussi parce que le terme “abstrait” n’avait pas encore de signification dans le domaine artistique à cette époque.
Néanmoins, consciemment ou non, de Vinci entretenait un dialogue avec son œuvre, et l’objet de cet échange était: dans quelle mesure puis-je m’éloigner du réalisme avec cette image?
Au début du XVIe siècle, alors que de Vinci réalisait ce portrait, les représentations humaines gagnaient en réalisme depuis un certain temps déjà. Mais aussi naturaliste que soit une peinture, elle résulte toujours d’une série de choix effectués par l’artiste quant aux éléments à inclure et à ceux à omettre.
Dans le cas de La Joconde, l’abstraction la plus manifeste concerne ses cheveux. C’est une constante dans l’histoire du portrait peint: l’artiste doit toujours décider combien de cheveux individuels il va représenter. Cela peut sembler trivial, mais le défi consistant à saisir fidèlement l’apparence d’un modèle sans peindre tous les petits détails constitue le problème fondamental du portrait—et de tous les arts visuels.
Y compris cette œuvre.
Réalisée près de quatre siècles plus tard* La Nuit Étoilée de Vincent van Gogh témoigne de manière saisissante des choix du peintre en matière d’abstraction. Et, cette fois, c’est l’artiste lui-même qui emploie ce terme.
On sait que van Gogh a eu des discussions animées avec l’artiste Paul Gauguin. L’artiste néerlandais privilégiait la peinture d’après nature, tandis que le français concevait l’art comme une abstraction du même. Van Gogh appréciait le style inimitable des toiles de Gauguin, au point de chercher lui-même un mode d’expression singulier. Il écrivait ainsi à son frère Théo:
“[L]e fait est que je ressens un besoin de trouver un style... Si cela me rapproche de...Gauguin, je n’y peux rien. Mais je suis porté à croire qu’à la longue on s’y habituerait.”
Ce qui, bien entendu, est arrivé! Nous sommes tellement habitués au style de van Gogh que beaucoup d’entre nous admirent une toile qu’il considérait lui-même comme un échec. Et même s’il ne l’envisageait peut-être pas ainsi, je vois dans la touche caractéristique de van Gogh la réponse à cette question: “jusqu’où puis-je m’éloigner du naturalisme tout en rendant évident le fait que je représente un paysage nocturne?”
La question se pose de manière similaire avec cette peinture contemporaine de l’artiste américaine Shayma Golden.
Si je cite son œuvre en exemple, ce n’est pas seulement parce que j’y perçois des liens avec van Gogh—notamment dans les arbres évoquant des cyprès au centre de l’arrière-plan ainsi que dans sa manière de peindre un enchevêtrement de masses fluides et tourbillonnantes. J’ai choisi d’inclure le travail de Golden ici car j’apprécie tout particulièrement le fait que, bien que la représentation ne soit pas strictement réaliste, je saisis immédiatement qu’il s’agit d’une personne au volant, montant une côte sur une route en mauvais état.
C’est dans l’espace entre ce que je suis censée voir et la manifestation des choix de l’artiste qu’une peinture prend véritablement vie.
J’aime la façon dont Golden peint l’herbe verte sous forme de touches de lumière dansantes, tout en conférant aux rochers une fluidité onctueuse pour créer un contraste. Je suis également attirée par la quasi-symétrie entre le reflet du feu arrière sur la chaussée, en bas à gauche, et l’éclat d’une lumière indéfinie, tout à droite de la toile.
Je ne me pose généralement pas consciemment la question du degré d’abstraction à adopter. Après 23 ans de carrière en tant qu’artiste à temps plein, c’est une intuition qui me guide pendant que je peins, plutôt qu’une réflexion que je mène de manière délibérée.
Ceci dit, alors que je préparais la maquette d’une fresque murale que je réaliserai le mois prochain, la question du niveau d’abstraction a occupé une place centrale dans mes réflexions, en raison de la manière dont l’œuvre finale s’inscrira dans son environnement. Je souhaite que ma représentation d’une forêt de séquoias aide les visiteurs de ces bureaux à trouver une sorte de tranquilité; or, cet effet dépendra en partie des choix que je ferai quant aux différents types de détails à intégrer dans l’œuvre.
Si ces choix t’intéressent et que tu souhaites découvrir les coulisses de la création de cette fresque de quelque 30 mètres carrés, tu peux suivre le projet sur Patreon! J’y partagerai des extraits du processus et peut-être même une session de questions-réponses en direct au cours des trois semaines de travail.
* L’invention de la photographie en 1839 a stimulé les explorations des artistes s’éloignant du naturalisme, comme je l’explique plus en détail dans cet article.
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