Blog / 2021 / Les Effets à Long Terme de la Censure sur les Artistes

13 avril 2021

l’art censuré de Serhat Tanyolaçar, Gwenn Seemel, et Paula Bullwinkel
l’art censuré de Serhat Tanyolaçar, Gwenn Seemel, et Paula Bullwinkel

L’explosion de commentaires et d’intérêt se produit au moment de la censure, lorsqu’une institution décide de retirer son soutien à une œuvre. C’est alors que les journalistes pullulent et que les trolls surgissent; c’est alors que la galerie réussit presque toujours à peindre l’artiste comme le méchant. Et si on a de la chance, c’est aussi à ce moment-là que quelques personnes appelleront ou écriront avec une forme d’encouragement privé qui est néanmoins précieuse lorsque tout le monde porte un jugement sur tout ce que vous êtes ainsi que sur tout ce que vous pourriez devenir, avec une seule œuvre d’art comme donné.

Bien sûr, après que l’agitation et le vitriol se soient calmés, les institutions peuvent passer à autre chose. Elles sont presque toujours responsables du malentendu qui conduit à leur décision de censurer un artiste, mais cela n’a pas d’importance. On blâme plus facilement les individus, et c’est donc les artistes—et non pas les institutions—qui doivent porter le fardeau de la lâcheté des institutions.

Je porte un de ces fardeau. Depuis que mon art anti-Trump a été censuré lors d’une expo dans une bibliothèque publique à New Jersey il y a deux ans, j’ai dû travailler plus que jamais, accablé par le mensonge que les représentants institutionnels ont raconté à propos de moi, un mensonge qui a donné l’impression que je méritais la censure. Même si Newsweek a finalement corriger la fausse déclaration un an plus tard, je ne suis plus l’artiste que j’étais avant.

Death of Innocence de Serhat Tanyolaçar
Death of Innocence par Serhat Tanyolaçar

Et, d’après ce qu’il m’a dit, je ne pense pas que Serhat Tanyolaçar l’est non plus. En 2018, cette gravure en relief faite au laser a été refusée lors d’une expo pour profs à Polk State, où Tanyolaçar enseignait à l’époque. Bien que cette faculté publique de Floride n’ait donné aucun critère aux professeurs pour les œuvres qui seraient ou ne seraient pas incluses dans l’exposition, Death of Innocence de Tanyolaçar a été jugée “trop controversée” pour cette exposition.

détail de Death of Innocence de Serhat Tanyolaçar
détail de Death of Innocence par Serhat Tanyolaçar

En particulier, un responsable de la fac s’est opposé à l’orgie de clones de Trump et de leaders du culte de MAGA représentés dans la moitié gauche de l’œuvre, affirmant que, puisque le campus accueille des lycéens pour certains programmes, la gravure ne devrait pas être exposée. Ironiquement, Tanyolaçar s’est retrouvé enseignant dans le comté de Polk, que l’artiste décrit comme “extrêmement conservateur,” seulement après qu’une autre de ses œuvres ait fait les gros titres à de l’University of Iowa en 2014, alors que l’artiste était un lettré invité à la prestigieuse Grant Wood Colony, qui fait partie de cette école.

Serhat Tanyolaçar’s Pentacrest Installation
Pentacrest Installation par Serhat Tanyolaçar

Le 5 décembre—au lendemain de la monstrueuse décision qui a permis au policier qui a tué Eric Garner d’éviter les poursuite judiciaires et onze jours après que le meurtrier de Michael Brown a été également épargné—Tanyolaçar a fait une installation publique d’un costume du Ku Klux Klan qu’il avait construit à partir de sérigraphes d’articles racontant la violence raciste dans l’histoire des États-Unis. L’installation impromptue était dans un endroit bien en vue sur le campus et n’a durée que quatre heures. L’artiste est resté avec l’œuvre pendant tout ce temps, disponible pour dialoguer avec le public sur le but de l’œuvre, mais les responsables de l’université ont forcé l’artiste à retirer l’installation, la qualifiant de “source de division, insensible et intolérante.”

Selon Tanyolaçar, la répudiation de l’école et toute la presse qui l’accompagnait ont nui à sa carrière, faisant de la position à Polk State l’une de ses rares possibilitées pour avoir du travail, car Polk avait du mal à trouver un enseignant. Actuellement, l’artiste est professeur adjoint et coordonnateur du programme de gravure à l’University of South Florida. Bien qu’il soit reconnaissant pour cet emploi, le salaire est maigre. De plus, il est parfaitement conscient que les adjoints—et en particulier les adjoints radicaux—n’ont pas de sécurité d’emploi.

D’une part, ce qui fait tant brûler ces trahisons est la source. C’est l’institution prétendument progressiste de l’université qui a à plusieurs reprises manqué de soutenir son art. Je sais trop bien ce que ressens Tanyolaçar. Quand une bibliothèque publique et vos collègues artistes sont ceux qui ternissent votre réputation dans Newsweek, c’est terriblement déstabilisant.

You Can Do Anything par Paula Bullwinkel
You Can Do Anything par Paula Bullwinkel

Pourtant, la censure ne brûle pas autant pour tout le monde. Deux ans après la suppression de son art à Franklin Crossing, un bâtiment privé à usage mixte à Bend dans l’Oregon, Paula Bullwinkel dit qu’elle a adoré l’attention que ces images ont suscitées et qu’elle peint avec plus de confiance depuis la censure.

Les œuvres d’art supprimées provenaient toutes d’une collection entitrée 25%! Americans! Approved!—ce qui fait référence au nombre de personnes qui ont voté pour Trump en 2016. Comme l’image montrée ici, elles représentent des femmes et des rongeurs, avec des citations directes des paroles de ce président intégrées dans les images. C’est ce dernier élément qui a fait censurer les tableaux et, plus précisément, trois mots qui mesuraient chacun environ trois centimètres de haut dans les images: chatte, cul, et merde. Un représentant de Franklin Crossing a indiqué qu’ils craignaient que les enfants puissent voir ces mots, bien que cette inquiétude semble mélodramatique étant donné que le langage grossier avait été écrit à travers tous les États-Unis par Trump.

Quelques jours après l’enlèvement des toiles, elles ont été exposées à Bright Place Gallery, puis plus tard à Scalehouse Gallery. Le journal hebdomadaire de Bend a mis l’art de Bullwinkel sur la couverture avec le mot “censuré” marqué au pochoir sur l’un des termes vulgaires. L’article énonce uniquement les faits sans éditorialiser, mais souligne également d’où viennent les parties grossières de ces œuvres.

C’est peut-être ce soutien qui a rendu l’expérience de Bullwinkel plus positive. J’avoue que j’ai été jalouse lorsqu’elle m’a expliqué les conséquences de la suppression de son art. Je me demandais ce que j’aurais pu faire différemment pour inviter cette sorte de soutien, mais, en même temps, je devais reconnaître la différence d’être censuré par une entité commerciale par rapport à une entité publique.

Aux USA, nous avons une loie très stricte pour protéger la liberté d’expression: ni le gouvernement ni aucune institution financée par le gouvernement ne peuvent limiter notre expression. Bullwinkel et moi avons toutes les deux exposé notre art avec des lâches, mais mes conservateurs ont menti sur moi et ont ensuite refusé de corriger le mensonge parce que leur censure violait la Constitution des États-Unis. De son côté, le bâtiment privé en Oregon n’a pas eu à trouver d’excuses pour sa décision. De plus, Bullwinkel est établie dans sa région, alors que je ne suis à New Jersey que depuis quelques années et que je ne vis pas dans la communauté où mon art a été censuré.

le portrait de Donald Trump
Gwenn Seemel
Hello Sh*tty, Disponible dans une Maison Blanche près de Chez Vous! (Attrape-le par sa Chatte.)
2017
acrylique sur toile
76 x 76 centimètres

Au cours des deux années écoulées depuis que Studio Montclair Inc et la bibliothèque publique de Montclair ont supprimé cette toile, je suis devenue perfectionniste sur la communication avec les galeries. J’étais déjà méticuleusement professionnelle dans la présentation de mon art. Depuis que deux autres bibliothèques publiques à New Jersey m’ont ghostée en 2016 et 2017 après avoir compris que l’art qu’elles m’avaient invitée à exposer montrait l’homosexualité dans le monde naturel, j’avais appris à éviter les problèmes potentiels. Mais depuis 2019, je fournis non seulement un inventaire illustré, mais je lie également le PDF directement aux œuvres individuelles sur mon site afin que les représentants institutionnels puissent évaluer chaque image pleinement. Je leur raconte l’histoire de la censure et leur explique que cela ne m’intéresse pas de les forcer à exposer des œuvres d’art.

Je fais tout ce que je peux pour que l’institution comprenne qu’elle peut refuser de montrer mon art, mais, une fois qu’elle s’engage à l’exposer, elle s’engage à le défendre.

Il est difficile de dire si j’ai perdu ou non des opportunités comme Tanyolaçar à cause de la presse négative, mais je suis certaine que la censure n’a pas stimulé ma carrière ou ma confiance comme elle l’a fait pour Bullwinkel. En fait, après que SMI et la bibliothèque de Montclair m’aient jeté aux loups, j’ai continué à créer de l’art politique, mais d’un genre différent. J’ai abandonné les adultes, tournant mon attention vers les enfants en tant que public principal.

Baby Sees ABCs, livre par Gwenn Seemel
Baby Sees ABCs, le livre de Gwenn Seemel

Le premier projet que j’ai développé après la censure est ce livre d’alphabet. D’un coup d’œil, Baby Sees ABCs ne semble pas particulièrement politique, mais en y regardant de plus près, vous remarquerez un tas de prénoms intégrés dans chaque illustration. D’une part, cela aide à reconnaître les lettres, mais c’est fait aussi pour exposer mon public à une variété de cultures dès le début de leur vie, attisant leur curiosité naturelle.

COVID fan art par Gwenn Seemel
Lifesavers Fan Art, une série par Gwenn Seemel

Ensuite, même si le fan art n’est pas mon truc, je me suis vraiment intéressée l’an dernier parce que je voulais utiliser l’attrait des personnages de la culture pop pour rendre le port du masque cool. Au-delà de la promotion de la responsabilité civique auprès des enfants, ma partie préférée de Lifesavers Fan Art sont les autres artistes qui se sont joints à l’effort. Ils m’ont aidé à guérir des trahisons de 2019.

En fin de compte, malgré le fait que ces deux projets centrés sur les enfants me rendent fière, je ne peux toujours pas m’empêcher de me demander ce que je serais en train de faire maintenant si un collectif d’art, une bibliothèque publique, et la presse nationale ne s’étaient pas tous précipités pour me faire passer pour le méchant.

Considérant que les effets à long terme de la censure sont souvent que les artistes arrêtent de partager leur art sur les réseaux, suppriment leurs sites web, ou deviennent tellement bloqués qu’ils ne peuvent plus créer, je sais que Tanyolaçar, Bullwinkel, et moi avons tous de la chance. Je souhaite juste que nous ayons eu un petit plus de chance. Si les galeries prenaient l’art plus au sérieux—si elles reconnaissaient l’importance de leur rôle en tant que défenseurs de la liberté d’expression—les artistes individuels et notre démocratie seront beaucoup plus solides.


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