Blog / 2021 / Miroir Magique au Mur

17 février 2021

Ça roulait pour moi. Étant novice dans le mime, cela m’a surprise, mais je le sentais dans mes os. Quels que soient les mouvements qu’Ella Jaroszewicz me lançait, je les ai exécuté sans aucun problème.

“Gwenn, pourquoi me regardez-vous dans le miroir? Regardez vous-même!”

Elle avait raison, et son instruction a interrompu ma rêverie. Quand je regardais Ella, mime extraordinaire et la force derrière l’école de mime Magenia, je vivais une sorte de projection dans laquelle je me suis convaincue que ses gestes étaient les miens. Quand je me suis concentrée sur ma propre réflexion, j’ai vu un désordre de muscles indisciplinés refusant de bouger avec précision.

J’avais vingt ans et je faisais mon semestre d’étude à l’étranger. Au lieu de produire des dessins de la figure dans un atelier de plasticien parisien, j’avais confondu mes conseillers universitaires aux USA et en France en choisissant d’apprendre la forme humaine en suivant des cours à une école de mime. Ce n’était pas aussi audacieuse que cela puisse paraître. Petite sœur que je suis, j’avais adopté la passion de mon frère aîné pour le théâtre comme la mienne des années auparavant et, même si je n’avais aucune aptitude naturelle pour l’interprétation, suivre mon frangin pendant un certain temps m’avait donné une idée de base de ce que c’est, le spectacle. J’avais la confiance en moi qu’il me fallait pour m’inscrire à une école de mime et, en même temps, j’étais assez ignorante pour ne pas prévoir l’importance de ce choix.

Pendant des années, mes prof d’arts plastiques m’avaient poussé à élargir mon appréciation de l’art. J’avais des règles trés précises pour ce qui était digne du titre d’art, et le surréalisme était définitivement relégué à la liste des vilains, une expression artistique ne convenant qu’aux narcissiques incorrigibles. Malheureusement, en arrivant en France, où l’État parraine les grandes institutions artistiques dans une démonstration de patriotisme qui, bizarrement, me bouleverse plus que l’obsession américaine pour son propre drapeau, j’avais été confrontée à chaque arrêt de métro, dans chaque kiosque à journaux, et sur chaque chaîne avec des pubs pour la nouvelle exposition du musée d’art contemporain: La Révolution Surréaliste. Si je voulais aller au Centre Pompidou pendant mon semestre parisien, je serais obligée de me plonger dans ce monde immonde. Alors je n’allais pas.

Puis, un jour à Magenia—un endroit qui était d’habitude à l’abri des restrictions des arts plastiques—Ella a commencé à parler en détail de l’importance du surréalisme. Avec recul, je vois que j’aurais dû le voir venir. L’illusion nécessaire au théâtre corporel en fait le terreau idéal pour les sympathies surréalistes, et le style de mime d’Ella est particulièrement onirique. Lorsque vous parlez d’art qui juxtapose des éléments apparemment sans rapport afin de libérer le subconscient de l’artiste et du public, vous décrivez soit le surréalisme, soit le mime.

Au Pompidou, l’auto-félicitation freudien de certains hommes blancs qui définissait cette version de la Révolution ne m’a pas impressionné. Ceci dit, à travers leurs tableaux j’ai appris à apprécier la juxtaposition. C’est un outil puissant pour tout type d’artiste. Au lieu de frapper votre public par-dessus la tête avec vos idées, vous l’invitez à remplir les trous. Vous ne communiquez peut-être pas exactement la même chose à tous ceux qui regardent votre art, mais vous faites de la place à leur imagination, qui est toujours plus puissante que tout ce que vous pourriez créer.

Mon nouvel intérêt pour le surréalisme m’a conduit à la Bibliothèque Nationale de France, dont l’architecture dramatique surpasse tous les autres bâtiments de la ville lumière. Imaginez quatre tours de verre, bien plus hautes que la plupart de Paris, situées dans ce que je ne peux que décrire comme la plus grande terrasse en bois du monde. Pour rendre les choses plus magiques, au centre de cette conversation épique entre horizontal et vertical, il y a un trou rempli de forêt. Ces arbres sont votre vue si vous avez accès à la collection générale, qui se tient sous la terrasse sans fin. C’est donc surveillée par ces bois captifs que j’ai fait mes recherches sur l’un des surréalistes originaux, René Magritte, ainsi qu’une praticienne ultérieure, Louise Bourgeois, dans l’intention de faire ma thèse sur ces artistes plasticiens à mon retour aux États-Unis.

À nouveau à l’école d’Ella, fortifiée par mon appréciation croissante du surréalisme, j’avais encore du mal à me voir dans le miroir. Regarder mon professeur n’était pas seulement un moyen de voir les mouvements bien faits. Mon comportement passait juste à côté d’un trouble mental, le résultat d’une misogynie intériorisée profondément enracinée et vigoureusement renforcée par des années dans des écoles catholique. Me regarder moi-même me semblait vaniteux et féminin d’une manière qui ne correspondait pas au genre de femme que j’étais, alors, quand j’ai finalement compris comment me voir, c’était radical comme changement.

Dans l’espace entre ma réflexion et celle de mon prof, une toute nouvelle histoire s’est épanouie. Ella était exigeante et d’une honnêteté sans faille dans ses commentaires, rendant ses rares compliments crédibles, même au trou noir du doute de soi qui vivait en moi. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie artistiquement capable. Il y avait tout un tas de travail à faire, mais j’étais prête à le faire.

Ella Jaroszewicz photographiée par Gwenn Seemel
Ella Jaroszewicz, photo par Gwenn Seemel 2004

Quelques années après ce semestre qui a changé ma vie, une fois que j’avais terminé mes études et commencé ma carrière de peintre, je me suis retrouvée en France. Ma grand-mère bretonne était la raison pour le voyage, mais en traversant Paris je me suis arrêtée pour voir la seule prof d’art qui puisse prétendre avoir fait de moi l’artiste que je suis aujourd’hui.

portrait d’Ella Jaroszewicz peint par une de ses élèes
Gwenn Seemel
Ella Jaroszewicz
2004
acrylique sur toile
48 x 46 centimètres

À partir de photos prises lors de cette visite, j’ai fait ce portrait. Comme toutes ressemblances, c’est une image qui prétend avoir la personne qu’elle représente comme sujet, mais qui montre davantage l’espace entre le peintre et le sujet, ce qui en fait un hommage particulièrement approprié dans ce cas.

Ella Jaroszewicz et son portrait peint par Gwenn Seemel
Ella Jaroszewicz, photo par Gwenn Seemel 2014

Plus juste encore, dans une de ces drôles de petites boucles que la vie fait parfois, ce portrait est maintenant à la Bibliothèque Nationale de France. Ella en a fait don l’année dernière avec ses notes, dessins, et souvenirs de plus de soixante ans de créativité. L’idée que cette peinture fasse partie son héritage me touche, me rappelant les découvertes de mon semestre parisien.

démarche artistique de Gwenn Seemel
processus

Quand je me regarde dans le miroir maintenant, je vois le moi qui a vingt ans, la personne qui voulait faire une vie en faisant de l’art, mais qui ne savais pas si elle pouvait réellement le faire. Je vois aussi, du coin de l’œil, Ella, qui me regarde et me montre comment il faut faire. Je vois l’artiste que je suis aujourd’hui et je me sens capable.

portrait d’Ella Jaroszewicz peint par Gwenn Seemel
Gwenn Seemel
Ella Jaroszewicz (La Lionne Lumineuse)
2021
acrylique sur bois
18 x 13 centimètres

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